Au quotidien

Le vent l’emportera.

Oui, j’aime Noir Désir. Profondément. Mais là n’est pas la question.

Mars me donne des relents d’instabilité. Je sens mes pieds ancrés dans une plaque de terrain stable. Partout ailleurs, le terrain est mouvant. Je vois les autres patauger dans les sables mouvants.

Cela m’effraie. De plus en plus. J’ai senti poindre ce sentiment il y a quelques mois déjà. Une pensée aiguisée par l’art des mauvaises nouvelles qui gravitent forcément autour de nous tous. Si j’ai réussi à me prémunir des dépressions de nos parents et autres soucis de santé, je n’y arrive pas face à ce que subissent les « jeunes ». Ces gens qui ont mon âge, un peu plus, un peu moins, auxquels je peux m’identifier, ceux avec lesquels j’ai un tronc commun.

J’ai commencé le mois par l’incertitude crasse d’être enceinte. Incertitude tout à fait irrationnelle, par ailleurs. J’ai des douleurs pelviennes depuis 3 semaines. Je ne suis donc pas enceinte, et je commence à comprendre qu’il s’agit probablement de ma vessie. Je vais devoir consulter.

Face à ces douleurs, j’étais comme une poupée de chiffon. Ma tête se vidait de toute sa substance. Je n’avais plus de certitudes. La veille de mes règles, j’ai donc paniqué. Mon historique Google en témoigne, j’étais dans l’hystérie silencieuse de ceux qui cherchent des solutions à un problème qui n’existe pas en tapant frénétiquement sur le clavier, car autour leurs collègues bossent, eux.

Deux jours plus tard, c’était samedi. J’attendais que mon amoureux rentre à la maison. Il n’est pas rentré à l’heure habituelle. Une heure après, je laissais doucement les pensées morbides m’envahir. Je lui écris un message. Puis deux. Il ne répond pas. Pas son genre, son téléphone est greffé à sa main. J’en envoie d’autres. Pas de réponse. L’encoche Whatsapp me signale qu’il ne les as même pas lus. Définitivement pas son genre. J’appelle, ça sonne dans le vide. Je panique.

Cette interminable attente aura duré deux heures. Deux heures durant lesquelles je l’ai imaginé mort, accidenté de la route, ou handicapé à vie. J’ai pensé aux travaux à faire dans la maison pour qu’un handicapé puisse y vivre convenablement. J’ai pensé aux obsèques, à ses préférences, à mon discours, à ma tenue, à la façon dont j’allais l’annoncer à sa famille, ma famille, ses amis. J’ai pensé à ce que je devrais faire pour le retrouver : aller au commissariat, appeler les hôpitaux un par un, faire la route qu’il avale chaque jour pour vérifier les bas côtés, les véhicules accidentés. Le pire aurait été que je ne le retrouve jamais : ni mort, ni vivant. Qu’il se soit juste envolé. Je pense, à l’instar des personnages de The Leftovers, que je serai devenue folle.

Dire que la semaine d’avant, j’avais fait la même chose pour ma chatte, disparue 24h. Elle était enfermée dans le garage de la voisine.

Je me suis demandé à partir de quand il était légitime que j’alerte des gens de la disparition de mon mari. Je devrais sans doute attendre la nuit, voire le lendemain matin, tout en sachant pertinemment que ce serait un temps précieux de perdu. Bref, l’espace de deux heures, j’ai vécu l’évènement que je crains le plus au monde : perdre l’amour de ma vie.

Finalement, il est revenu. J’avais oublié qu’il avait un entrainement de sport. Comment ai-je fait pour penser à tout sauf à ça ? C’est un mystère.

Plus les jours passent, moins j’arrive à me rassurer. Là où avant, je vivais dans une confiance tranquille en les évènements de la vie. Comme si, d’un coup, je devenais une cible officielle, visible, pour le malheur. J’ai perdu quelque chose pour faire l’expérience de l’inquiétude. Ca ne m’amuse pas. Mais ça me fait comprendre bien des choses, bien des personnes, bien des évènements passés.

Entre temps, la nouvelle d’un nouveau cancer frappe – encore ! – ma belle-famille. Cela ne manque pas de m’interpeller. Mon travail psychogénéalogique aurait peut-être intérêt à se pencher de ce côté, avant que mon amoureux soit lui-même emporté d’un cancer foudroyant à 50 ans. Ca me fait froid dans le dos !

Et puis hier, nous avons appris la séparation d’un couple d’amis. J’ai presque envie de dire « divorce » bien qu’ils ne soient pas mariés. La nouvelle a soufflé mon mari. C’était si inattendu. Elle ne me laisse pas non plus de marbre, et me fait travailler. Leur situation était en tout point identique à la nôtre : on s’est rencontré au même moment, on a vécu les étapes fard de nos couples respectifs aux mêmes périodes … Leur couple était aussi solide que le nôtre alors quoi ? Cela pourrait nous arriver demain aussi. Nous avons beau en avoir conscience, le savoir, la force de notre amour nous donne parfois l’impression d’être intouchables. La chute en serait d’autant plus rude.

Cette fois, mon imagination m’a emmenée du côté de la séparation. Le laisserais-je partir ? Il faudrait vendre la maison. Je suis tellement amoureuse que je lui laisserais notre chien malgré le crève-coeur abominable. Je partirai loin, très loin. Ou au contraire je resterai pour mon travail. Je devrais me séparer de ma belle-famille que j’aime de tout mon coeur. L’horreur absolue. Pour les amis, ça ne serait pas un problème …

Ces frayeurs qui s’enchaînent ont au moins le mérite de dévoiler ce à quoi je tiens, et la force avec laquelle j’aime. Elles ont aussi le mérite de me préparer, de poser les questions qu’on ne pose pas habituellement, d’être sincère (encore plus, je veux dire) au sein de notre couple et de toutes les éventualités qui pourraient advenir un jour. Elles m’enjoignent aussi à me remettre en question.

A remettre ma routine en question. Quelle est la balance entre mon confort personnel et l’attention que je porte à mon couple ? Les sensations d’acquis sont-elles infondées ? Que m’apprennent ces enseignements ?

Je suis à cette étape de ma vie où j’ai construit des choses vraiment sympas. Des choses auxquelles je tiens vraiment : mon couple, notre famille, notre maison, mon métier. Je suis ancrée là-dedans. Tout mon coeur y est. Je suis investie à 1000%. Le risque est donc fort de tout perdre, de souffrir. Ce n’est pas un risque, c’est une réalité indéniable. Un jour je perdrais quelqu’un ou quelque chose et je souffrirais.

Le côté face d’un bonheur absolu. La poésie secrète de la vie. Ca ne m’empêchera pas de continuer à m’investir, par le coeur, le corps, les pensées et les actes. Car si la fin est toujours la fin, le chemin est incroyable.

Le vent ne s’arrête pas de souffler dehors. J’ai l’impression qu’il me désaxe. En tout cas, il me fatigue beaucoup. Ma constitution a toujours craint le vent, alors ces violentes bourrasques qui s’élancent de plus en plus, c’est éreintant. Je ne peux m’empêcher de faire le lien entre le temps et ce qu’il se passe à l’intérieur de moi.

Le vent l’emportera.

8 commentaires

  • Ornella

    Je suis une spécialiste du déroulement des scénarios catastrophe. Dès que je me fais une frayeur, une angoisse, ça prend des proportions énormes et plus rien ne peut arrêter les ramifications de mes peurs. Je compatis tellement. Et pour le couple qui se sépare, je suis en plein dedans. Et pourtant d’un po)int de vue extérieur, tout semble aller pour le mieux.

  • Kellya

    Wow, ca secoue chez toi! J’ai la meme propension à partir en spirales négatives, mauvaise habitude clairement récupérée de ma mère. C’est d’ailleurs pour elle que je me suis inquiétée la semaine dernière, alors qu’elle avait simplement une réunion plus tard que d’habitude… c’est épuisant et je n’ai jamais réussi à lutter contre ces réactions démesurées.
    Le vent m’épuise aussi, il me panique, surtout la nuit. Je ne dors pas et je l’écoute avec la boule au ventre… Ton idée de l’intégrer à ta créativité me parle, je vais essayer de faire pareil. Je suis née dans une région trés venteuse, et je ne m’en remets toujours pas!

  • Pêche & Églantine

    Oh ma douce… Tant de maux, de doutes et d’angoissent ne devraient pas être ressenti par une seule et même personne…

    Je dois avouer que je ne sais pas ce que cela fait de se prendre tout ça en pleine face si vite mais sois certaine que je t’envoie toute ma force et une belle dose de bonheur et d’optimisme.
    J’espère que tu les recevras ♥

    Bisous, Pêche

  • maman délire

    Chère Rosa,
    le cerveau va tellement vite à imaginer un scénario catastrophe… moi même l’autre jour je suis partie en moins de 5 minutes, à imaginer les hôpitaux, les recherches… je me demande bien pourquoi il part aussi vite. pourquoi est il si vite enclin au pire malheur ? pourquoi ne va il pas aussi vite pour les élans de joie et de bonheur ? pourquoi en 5 minutes, ne me dit il pas que je vais être une de ses personnes qui fait la différence dans le monde, qui apporte son aide aux autres, qui les aide à s’ouvrir à elles mêmes ? pourquoi va il toujours dans le même sens ? l’avons- nous mal éduqué ? est ce quelque chose que nous ne maîtrisons pas ? je me questionne encore. je me trouve bête quand mon mari ou mes enfants passent le pas de la porte, et que je vois qu’il s’agissait d’un banal retard, ou d’un téléphone déchargé…. nous sommes devenus bien trop dépendants de ces petits objets qui nous connectent en théorie les uns aux autres…
    la maladie, je connais aussi , de loin pour le moment. enfin ma mère n’y a pas survécu. mon cousin de 40 ans se bat depuis un an avec une tumeur au cerveau grosse comme une orange. il a décidé qu’il n’était pas une statistique, qui ne lui donne que quelques mois de vie. sa femme et lui sont très forts. je ne peux leur apporter que peu de soutien car ils sont à hong kong…
    quant’aux séparations, elle sont devenues presque quotidienne depuis 5 ans. nous aussi, un couple d’amis nous a annoncé la nouvelle il y a quelques semaines. « c’est la fin d’un cycle » m’a t elle dit. pas de cris, pas de ruptures violentes, le tout se fait en bonne intelligence, c’est déjà ça, par rapport à ce que j’ai déjà vu… et nous dans tout ça ? l’orage gronde et tourne autour de nous….

  • Alice & Shiva

    Tes mots sont magnifiques Rosa.
    Vu de l’extérieur, tu sembles être dans une suffocation du quotidien, et le présent a l’air brouillé par tes anticipations, peurs profondes, saturations…
    Le vent met à l’épreuve ton équilibre intérieur.
    Mais comme tu le transmets si bien, rien ne dure, pas même nos instabilités.
    Je t’embrasse,
    Laurine

    • Rosa Vivante

      Merci – encore une fois – Laurine.

      C’est drôle que tu le voies comme ça, je n’ai pas l’impression de suffoquer dans mon quotidien. Par contre, c’est vrai, j’ai envie de changement. Des petites choses me pèsent dans la routine. La mienne, je veux dire. Alors je change des choses, assez radicalement. Je change, je grandis !

      Le vent me met à l’épreuve. J’ai commencé à l’apprivoiser cet après-midi en le mettant au centre de ma création. Je l’ai dessiné, et j’ai posé des mots dessus. Ca m’a fait du bien.

      Mon instabilité ne durera pas. J’apprends à l’accepter, à l’accueillir. Elle est riche d’enseignements !

      Moi aussi, je t’embrasse.

  • Marie Kléber

    C’est profond et beau.
    Rien ne dure, rien ne dure éternellement du moins.
    Je vis avec ces mots « tout est éphémère » en moi depuis quelques semaines. Et cela me rassure autant que cela me bouscule. On dirait que nous sommes toutes les deux dans une recherche d’équilibre – la mienne est presque l’histoire de ma vie.
    Les séparations, les deuils viennent nous rappeler combien la vie est précieuse. Et le bonheur un bien à préserver, à partager, à faire grandir. Même au milieu du chaos.
    Je t’embrasse affectueusement Rosa.

    • Rosa Vivante

      Il est vrai que c’est rassurant. Surtout pour moi qui aime l’évolution, qui ai besoin que les choses changent, grandissent. Mais il y a des choses qu’on aimerait voir gravées dans le marbre. C’est le cas pour mon couple, et ma maison. Je sais que mes parents et que toutes les autres personnes qui m’entourent mourront et je l’accepte. Je sais que je n’aurais pas le même métier toute ma vie et ça me va.

      Par contre, je me vois vieillir et mourir dans ma maison. Je ne me fais pas vraiment à l’idée que ça pourrait être autrement. Et je me vois vieillir et mourir avec mon mari. Et ça … J’accepte qu’il mourra sans doute avant moi (il est plus vieux donc … Ca ne veut pas dire grand chose mais ça reste logique), mais que dans une condition idéale précise. Ca ne se passera pas comme je l’espère. J’ai beau le savoir, c’est … Oui, ça me bouscule.

      Merci Marie. Je t’embrasse, moi aussi.

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